La fille qui avait monté les marches (mais pas celles de Cannes)

Hier, l’homme et la fille se sont rendus au Tribunal de Grande Instance de Paris. Le grand et beau tribunal qui sert de décors à la série Boulevard du Palais. Sauf que eux, personne ne les filme quand ils font des trucs importants. La fille était quand même contente d’être au milieu des repris de justice et leurs avocats. Classe, quoi.

Ils avaient rendez-vous avec la Vice-présidente aux Affaires Familiales pour donner leur « consentement en vue de la Procréation Médicalement Assistée ». L’homme et la fille, ils sont hyper consentants (et pour tout) donc ça a été expédié en 10 minutes. La juge leur a expliqué ce à quoi ils s’engagent, leur a fait signé les papiers tendus par la Greffe et ils sont repartis avec deux exemplaires du procès-verbal (un pour eux et un pour le CECOS). Leur dossier est désormais complet. Maintenant, ça va être le calme plat jusqu’en Décembre.

La fille se sent un peu triste parce qu’elle n’a plus aucune échéances pour l’occuper jusqu’aux IAD dans 10 mois. Et qu’elle en a marre d’attendre. Il s’est déjà passé 4,5 ans depuis ce jour d’octobre où la fille n’a pas entamé de nouvelle plaquette de pilule. Elle en a marre de voir ses copines avoir un (ou des) enfant(s), de voir des cheveux blancs squatter son cuir chevelu, de fêter ses anniversaires, d’espérer que les IAD suffiront, d’être en colère, ou triste…

L’attente, c’est long.

La fille qui se demandait à qui la faute

Voyons le bon côté des choses. Quand on apprend à deux semaines d’écart un cancer et une stérilité, ce qui est chouette, c’est que le premier permet de nettement relativiser la deuxième. Disons que sur le moment, avoir un bébé n’était plus franchement leur priorité. Que l’homme aille bien, ça c’était important.

Bon, en fait le cancer du testicule de l’homme, c’est pas un cancer bien méchant. Il se soigne très bien, métastase peu et récidive peu. Bref, à la loterie des cancers, il a choisi le bon numéro (pour une fois). Et puis, le traitement n’a pas été très lourd. Une opération et une séance de chimiothérapie. Aujourd’hui, il se porte comme un charme. Et il a gardé ses cheveux (enfin pas tous mais c’est pas la faute de la chimio).

Reste donc, l’azoospermie. Même si la pilule est passée plutôt bien au début, la fille a la gorge qui lui gratouille encore un peu. C’est que la terre entière fait des bébés sauf eux. Les amis, les amis des amis, les amis des amis des amis, leurs cousins au 125° degrés et leurs voisins,  tous font des gosses avec une facilité déconcertante. C’est une conspiration. Un complot mondial. Elle ne peut plus mettre un pied dehors sans tomber sur des gros ventres brandis fièrement (une provocation) et des landaus porteurs de bébés qui gazouillent.

Forcément, un jour on finit par se demander pourquoi. Pourquoi eux? La faute à qui? Pas à Voltaire, c’est entendu. Mais à qui alors? A Pas de chance? A la Vie? Au Destin? Le Karma? La Poisse? Dieu? La fille ne croit pas en Dieu et c’est bien dommage. Parce que sinon elle aurait pointé le ciel d’un geste rageur et gueulé telle une héroïne de tragédie grecque : « Pourquoi, Dieu? Hein? Pourquoi?!!! » Le ciel se serait alors couvert de gros nuages gris menaçants zébrés d’éclairs. Le tonnerre aurait… heu, tonné. Et elle se serait pris une rince sur la gueule en guise de réponse. Genre « ferme-là et rentre chez toi« . Ouaip. Parce que Dieu, faut pas L’emmerder.

Force est de reconnaître que si elle en a voulu (en veut encore) à la terre entière, personne n’y est pour rien. Surtout pas l’homme. Elle arrive même à se dire que quitte à vivre cette épreuve elle est fière de la vivre avec lui. Parce qu’elle l’aime. Parce qu’il est fort (c’est une métaphore parce q ‘en vrai… mais bon, c’est un autre débat), qu’il est intelligent et qu’il n’a pas placé sa virilité dans son froc. Il n’a qu’une couille, pas de spermatozoïdes mais il n’a jamais pensé un quart de seconde que ça enlevait quelque chose à sa virilité. Finalement, il est très équilibré.  Et surtout, il a rendu les choses tellement faciles en acceptant le don. L’amour,  ce n’est pas soluble dans les gènes.

La fille qui se présentait

La fille a 32 ans, elle est en couple avec l’homme, 33 ans, depuis bientôt 10 ans. Et ça fait quatre ans qu’ils essaient d’avoir un gosse.

Il y a deux ans, à l’occasion d’un cancer du testicule, ils apprennent que l’homme est stérile. Azoospermie. Un bien vilain mot qui signifie qu’il ne produit pas de spermatozoïdes. Pourquoi? Personne ne peut le leur dire. Les médecins n’y croient pas beaucoup mais il arrive (rarement) que le cancer bloque la spermatogenèse. Ça pourrait donc revenir spontanément. Mais comme l’homme a eu droit à une séance de chimio (en plus de l’ablation du testicule malade), on leur conseille d’attendre un an pour avoir des résultats fiables. En effet, chimiothérapie et reproduction ne font pas bon ménage. L’homme et la fille étant disciplinés, ils patientent. Et toujours pas de grossesse à l’horizon.

Mai 2009, ils rencontrent enfin un spécialiste de la fertilité à l’hôpital. Il est recommandé par l’oncologue de L’homme. C’est un professeur qui a plus de 20 ans d’expérience. Il est un peu froid au premier abord mais il a l’air de bien savoir de quoi il cause. Il leur explique quels sont les différents traitements possibles, leur efficacité et les effets indésirables. L’homme et la fille repartent avec chacun leur ordonnance pour une multitude d’examens.

En juillet, retour à l’hôpital avec les résultats de leurs examens sous le bras. Ceux de la fille sont normaux (ouf) mais ceux de l’homme confirment son azoospermie. Une biopsie est vaguement envisagée pour essayer de trouver des spermatozoïdes directement à la source mais le Professeur pense que les chances de succès sont minimes. Et comme l’homme s’est déjà vu allégé d’une couille et qu’il existe un risque (rarissime mais pas nul) de nécrose du testicule après cette opération, ils choisissent d’écarter cette solution.

Maintenant il ne leur reste plus beaucoup d’options. Le don de sperme, l’adoption ou renoncer à fonder une famille. C’est le don qui est choisi. Ils souhaitent une grossesse.

Direction le CECOS (centre de conservation des oeufs et des spermatozoïdes) qui par un heureux hasard se trouve être dans le même hôpital que leur centre de PMA. On leur apprend qu’il y a 18 mois d’attente. Glurp ! On est le 1er septembre 2009. Un rapide calcul fait prendre conscience à la fille qu’aucune grossesse n’est envisageable avant mars 2011.

Aujourd’hui, 1/3 de ce délai est passé. Six mois. Autour d’eux, les amis font leur vie, ont des enfants, vont de l’avant. Eux, ils attendent. Ils attendent que la chance leur souris et que se taise enfin ce putain de sentiment d’injustice.

Un jour ils feront parti du club très prisé des Heureux Parents. Un jour ils raconteront à leur (s) enfant (s) son (leur) histoire. Ce long chemin qu’il aura fallu parcourir pour arriver jusqu’à lui (eux). Et même qu’un jour ils se diront que le prix à payer n’était pas si élevé et que ça valait le coup. Ou pas.